Ceux qui ignorent l’histoire sont condamnés à la répéter

Ceux qui ignorent l’histoire sont condamnés à la répéter

Très bon article de Wiredvia Ars Technica, qui illustre très bien l’un de mes développements hélas non-enregistrés lors du dernier Monnaie Libre : les monnaies complémentaires, parce qu’elles redéveloppent une pensée monétaire de zéro, sont en train de redécouvrir les mêmes problèmes que les si décriées monnaies officielles, et par là-même leurs cheminements et évolutions. C’est ‘lune des grande force du néochartalisme à mes yeux que d’être justement la poursuite sur cette lancée, cette lente évolution par accumulation d’expériences historiques, plutôt que d’effacer le problème actuel par amnésie et de rebuter sur les mêmes obstacles que ces monnaies officielles qui sont loin d’être aussi mal intentionnées qu’on le croit parfois.

Petit florilège de développements historiques parfois totalement explicitement revécus par leurs concepteurs de monnaies dérivées du fameux Bitcoin :

La liberté n’est pas nécessairement l’ordre spontané mais aussi bien l’anarchie :

« La bulle du Bitcoin était un jeu fascinant de chaises musicales s’étalant sur des mois — tout le monde savait que la musique s’arrêterait, mais personne ne voulait deviner quand ça le ferait alors qu’il y avait de l’argent facile à faire. En plus, des attaques par déni de service distribué ont été incroyablement efficace pour manipuler la valeur du Bitcoin. Fermer une vaste bourse de change comme Mt Gox, même pendant seulement quelques heures à chaque fois, peut causer suffisamment de fluctuations de prix pour que des hackers astucieux achètent bas et revende haut selon leurs propres caprices. »

Déjà, la tulipomanie nous l’enseignait dès le 17ème. On peut décrier l’efficacité de la régulation de l’État, mais cette inefficacité est largement due à cette même critique et aux dérégulations qu’elle a entraînées, et ce qui reste est visiblement encore difficile à égaler.

Le métallisme, c’est-à-dire la croyance que la monnaie n’était que du troc standardisé du contenu en métal précieux, a longtemps été le mythe monétaire libéral officiel. L’or se révélait chroniquement insuffisant pour financer l’économie et assurer la stabilité des prix et de l’endettement, d’où le bimétallisme : on adjoignait un autre métal voire plusieurs pour essayer d’avoir une pratique monétaire conforme à l’idéal. C’est justement dans la divergence entre le réel et ce qui était prévu qu’on en développe une nouvelle compréhension monétaire. De même, plusieurs Bitcoins essaient maintenant de se compléter :

« La plus importante des alternatives au Bitcoin, Litecoin fonctionne avec les mêmes principes fondamentaux. Cependant, il n’est pas positionné comme une alternative aux Bitcoins, mais comme une cryptodevise complémentaire — « l’argent de l’or Bitcoin ».

[…] Dans les termes les plus simples, la chaîne de blocs est un registre de chacune des transactions sur le réseau Bitcoin. Chaque transaction est publique, et la chaîne de blocs continue à croître puisqu’elle contient le registre de tout échange depuis les débuts de Bitcoin.

Cela donne quelques étranges conséquences — bien qu’il soit facile d’être anonyme, il est également très facile de tracer ces transactions anonymes. C’est ainsi que Sergio Lerner a déouvert que Satoshi Nakamoto (mystérieux inventeur du Bitcoin) a une fortune de 980 000 bitcoins, soit environ 85 millions d’euros. Mais si il/elle/ils est/sont trop peu soigneux pour dépenser cet argent, alors cela pourrait révéler son/leur identité.

Toutes les dix minutes environ, une nouvelle chaine de blocs est générée et disséminée à travers le réseau Bitcoin à chaque nœud, […]

C’est pourquoi Litecoin a un temps de réaction plus rapide (environ deux minutes et demi) que Bitcoin, et, avec quatre fois plus de pièces en circulation, il offre théoriquement des divisions plus fines pour permettre des transactions de petites valeurs.

Il utilise également une fonction de hachage — scrypt — supposée rendre le minage des litecoins plus réaliste pour les utilisateurs de bureau, à l’opposé de la fonction standard SHA256d utilisée par Bitcoin qui exige de plus en plus de temps et de puissance le temps passant. Miner tant des litecoins que des bitcoins au même moment n’est pas seulement possible, c’est explicitement encouragé par les développeurs de Litecoin. Sacoir si Litecoin est en conséquence plus ou moins sécurisé que le Bitcoin est passionnément débattu au sein de la communauté cryptomonétaire. »

Le temps travaille les limites de ces nouvelles monnaies comme ses prédécesseurs, et le plus probable est que la centralisation soit renforcée pour éviter un excès d’abus. Tout comme les diverses monnaies des banques privées ont été irrésistiblement affiliées partout à la puissance publique, les crises bancaires, du crédit, posant trop de difficultés sinon. La parité est aujourd’hui de 3 centimes de Bitcoin pour un Litecoin. Pour l’instant la spéculation semble ne pas s’être intéressé à ce nano-marché. Mais ce n’est pas le seul taux de change à surveiller puisqu’il y a d’autres monnaies complémentaires encore qui ont toutes leurs quelques adeptes, tout comme les banques privées à monnaies privées avaient leurs clients.

« Pièce Pair-à-Pair, ou PPCoin, se présente comme une amélioration du Bitcoin en changeant l’un des fondements de ce dernier, la preuve-d’accomplissement (proof-of-work).

Au-delà de l’amélioration de la sécurité — il est beaucoup plus difficile de voler des PPCoin que des Bitcoin de cette manière […]

Pour le Bitcoin, tout comme toutes ces pièces, la création de pièces est stable et prédéterminée, et le taux auquel elles sont générées décroît exponentiellement. Le coût de minage a maintenant tellement augmenté que les gens ne peuvent plus vraiment utiliser leurs tablettes, portables ou ordinateurs de bureau et doivent au contraire se reposer sur des circuits intégrés spécifiquement pour application (ASIC) pour le minage — de chères plateformes pétrolières dédiées qui coûtent des milliers de dollars, travaillant 24/7, simplement pour générer assez de bitcoins pour rentrer tout l’appareillage dans ses frais. […]

Une autre différence radicale est que, au contraire du Bitcoin, il n’y a aucune limite finale au nombre de PPCoins qui seront générés. Au contraire, […] une croissance régulière qui, selon ses développeurs, égale environ 1 % par an. […]

Actuellement, le PPCoin a un système de vérification centralisé pour vérifier les transactions, donc il n’est pas qualifié pour la décentralisation façon Bitcoin. Cela dit, les développeurs du PPCoin ont affirmé que ce n’était qu’une mesure temporaire requise pour que « le réseau mûrisse ». »

Nous retrouvons même Silvio Gesell (1862-1930) ! Un théoricien monétaire assimilé par le chartaliste Keynes, qui résolut le même problème de manière beaucoup plus élégante dans sa Théorie générale, et qui connait un regain de popularité avec le retour de ce problème, intrinsèque aux libéraux, de manque chronique de consommation/investissement dans l’économie pour employer toutes les ressources disponibles (en particulier les chômeurs).

« Le Freicoin est une alternative intéressante — avec un cadre philosophique différent — des autres cryptomonnaies. Elle a des surestaries (frais pour dépassement de délai) intégrées dans son fonctionnement. […]

Mark Friedenbach, un développeur de Freicoin dit à Wired.co.uk par courriel ce que ça signifie : Les surestaries « peuvent être imaginées comme faisant pourrir les freicoins, réduisant leur valeur de ~4,9 % par an. Maintenant, pour répondre à la question de pourquoi quelqu’un en voudrait, vous devez regarder l’économie dans son ensemble. Les surestaries incitent les consommateurs et les marchandes à dépenser ou investir des pièces dont ils n’ont pas besoin immédiatement, aussi vite que possible, augmentant le PIB. Plus encore, cet effet est continu avec peu d’ajustements saisonniers, donc on peut s’attendre à ce que les cycles soient plus courts en magnitude et en durée. Avec les surestaries, on épargne de l’argent en faisant des investissements sûrs plutôt qu’en laissant l’argent dormir dans les matelas. » […]

Il cite des exemples réellement vécus de surestaries comme le « miracle de Wörgl ». La proposition d’utiliser délibérément les surestaries, comme moyen de forcer la circulation de la monnaie et de stimuler l’économie, fut proposé en premier par l’économiste anarchiste Silvio Gesell. Le maire de la ville autrichienne de Wörgl instigua des titres provisoires de papier connus comme les « Freigeld » [NdT : argent libre en allemand] avec des surestaries en 1932 durant la Grande Dépression, et l’expérimentation mena à une hausse de l’emploi et du PIB locaux jusqu’à ce que la banque centrale autrichienne le stoppe en 1933.

Au-delà des surestaries, Friecoin fonctionne quasiment de la même manière que le cadre basique du Bitcoin — de nouveaux blocs toutes les dix minutes environ, avec les mêmes difficulté et fonction de hachage. Le total de pièces final sera toutefois plus élevé, à 100 millions. »

Au début donc, le Freicoin compense sa rareté en forçant son utilisation, par une suppression progressive de l’épargne. Il est obligatoire d’investir de manière « sure » nous précise l’article, ce qui fait inévitablement penser à ladébâcle du système de retraite par capitalisation confié au petit génie de la finance. On frémit à l’idée d’interdire de fait les bas-de-laine, les vieux sont déjà si faciles à escroquer et les bulles spéculatives à créer…

L’article donne encore des exemples, avec les conflits quant à la légitimité de l’autorité régulatrice, ou les problèmes de son absence, ainsi qu’un certain nombre d’alternative qui n’ont tout simplement pas survécu, et qui hantent encore plus ou moins le cyberespace.

On pourrait faire exactement le même genre d’article sur les SELs.
Conclusion ? Comme le dit le proverbe, ceux qui ignorent l’histoire sont condamnés à la répéter. Mieux vaut construire à partir des leçons déjà si durement acquises plutôt qu’en jetant tous les brouillons précédents à la corbeille.

>>> Source sur : http://frappermonnaie.wordpress.com/2013/05/11/ceux-qui-ignorent-lhistoire-sont-condamnes-a-la-repeter/

>>>  Licence Licence Creative Commons

Il serait temps de mettre la France au télétravail

Il serait temps de mettre la France au télétravail

Y’a un mois, j’ai vu passer cette news qui expliquait que la SNCF encourageait les entreprises parisiennes à décaler les horaires de leurs employés pour éviter que les transports soient bondés.

Bonne idée… pour la SNCF. Mais idée à la con sur le long terme.

Alors allons plus loin… Au lieu de promouvoir les horaires décalés, pourquoi ne pas promouvoir carrément (et à l’échelle nationale) le télétravail ?

Je trouve ça dingue qu’en 2013, toute la France se lève chaque matin à la même heure, pour prendre sa petite voiture ou son petit bus, bouchant les routes, blindant les trains, pour recommencer chaque soir. Ça pollue, ça fait perdre du temps à tout le monde, ça génère du stress…

Je pense qu’il serait temps que les employeurs se posent 5 minutes la question du télétravail.

Oui, je sais, tout le monde ne peut passer en télétravail. Il faut encore des gens dans les entreprises, et c’est bien normal. Mais il y a aujourd’hui de très nombreux postes qui ne nécessitent pas d’être à un endroit fixe. Les DRH devraient pouvoir prendre un peu de temps pour établir une liste de qui, au sein de l’entreprise, pourrait bosser de chez lui.

Il n’y a que des avantages au télétravail.

  • Moins de stress. On arrive à l’heure, on n’est pas bloqué dans les bouchons et on n’est pas dérangé par le collègue débile qui fait irruption dans votre bureau pour vous raconter l’émission TV d’hier soir quand il prend sa pause café.
  • Moins de temps perdu. On peut fonctionner par objectif et même si dans la journée, on doit s’absenter pour aller chez le dentiste, ce n’est pas grave puisqu’on peut rattraper le soir ou le week-end. Les heures supplémentaires peuvent même devenir agréables les dimanches pluvieux ou les soirs d’ennui.
  • Moins de frais. Moins d’essence, moins d’argent dans la nounou ou la garderie, moins de frais pour la bouffe du midi…etc.
  • Moins de fatigue. Possibilité de faire une petite sieste pendant sa pause, pas de transport et on peut même bosser allonger dans son canapé.

Et pour l’employeur, ça veut dire moins de retard ou d’absences à gérer (rien que pendant les grêves…). Moins de frais généraux, moins de conflits internes… Et plus d’efficacité de la part des employés qui peuvent mieux concilier leur vie professionnelle et personnelle.

Couplez à ça, la mouvance BYOD (Bring your own device) qui deviendrait alors SWYOD (Stay with your own device) et c’est la fête !

Maintenant, je pense que tout le monde n’est pas fait pour télétravailler. Certains ont besoin d’être entourés par leurs collègues pour ne pas déprimer et continuer à avoir des interactions sociales. D’autres ont besoin d’être poussés au cul par leur chef pour bosser. Et d’autres doivent être dans un cadre « boulot » pour ne pas sombrer sur Facebook ou s’endormir devant une série. Mais pour ceux qui ont un caractère plutôt indépendant, qui sont autonomes et suffisamment sérieux pour remplir leur part du contrat et leurs objectifs, je pense qu’il est urgent de leur proposer une option télétravail.

D’ailleurs, en ce qui concerne les interactions sociales, une solution équivalente à Twitter pour discuter entre employés (ou un Skype), est, je pense, l’idéal aussi bien pour bosser que pour blaguer entre collègues comme si on était à côté de la machine à café.

D’une manière générale, j’ai pu observer que les gens sont sérieux quand ils bossent. Ils veulent bien faire leur boulot et s’ils sont motivés, pas stressés et s’ils se sentent appréciés, ils ne comptent pas leurs heures. Faites confiance à vos collaborateurs et à leur intelligence. Les tire-au-flan sont en réalité peu nombreux et ne feront pas illusion très longtemps même en « travaillant » de chez eux.

Avec les outils que nous avons maintenant… Les ordis, les téléphones portables, le haut débit, la VoIP, les emails…etc., il n’y a rien qui peut faire barrage à la transformation d’un emploi de bureau traditionnel en emploi télétravaillé. Alors amis employeurs, si vous me lisez, je vous en conjure… Prenez un peu de temps pour vous poser la question et si la réponse est positive, proposez cette option à vos employés. Des milliers de personnes (dont moi) travaillent déjà depuis chez eux et globalement, les retours sont très positifs à tous les niveaux.

Il n’est pas forcé que ce soit un temps plein télétravaillé… Vous pouvez commencer avec 1 ou 2 jours par semaine. Je suis certains que vous ferez des heureux et que la qualité du travail sera au rendez-vous. Encore plus fort, vous aurez ainsi contribué à rendre le monde meilleur en soulageant les trains, les routes, la pollution, le stress et les dépenses de notre société.

Pour compléter cette réflexion, je vous invite à lire les 2 articles suivants :

Et en bonus (Merci à VZepplin) :

>>> Source sur : http://korben.info/mettre-la-france-au-teletravail.html

Monnaie Libre n°31 Un bug dans le tableur

Un bug dans le tableur

 

Dans cet épisode Monnaie Libre débat avec Jean-Baptiste de « Frapper Monnaie« , ainsi que Gérard Foucher producteur du « Mini-Show » et auteur des « Secrets de la Monnaie« , sur le « bug du tableur ». Les médias ont en effet récemment diffusé récemment une information qui invalide les travaux de deux chercheurs en économie, qui seraient la cause des politiques d’austérité actuelles. Comment la monnaie dirige les médias et peut ainsi diffuser des contre-vérités la concernant ? Qui sont les chercheurs qui alimentent la pensée économique et de quoi vivent-ils ? Pourquoi et comment les médias sont subventionnés et participent de l’orientation économique sous couvert de science ? Autant de questions débattues dans cet épisode.

 

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Jean-Baptiste

 

Gérard Foucher

Gérard Foucher

– Première pause musicale « Une alchimie secrète » sous licence Art Libre du groupe Lessazo
– Deuxième pause musicale « beauty » Creative Common by sa Tryad.
– Générique GNUArt « no more dreams » de nighter

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>>> Ce contenu a été publié dans Monnaie Libre par Galuel.

 

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>>> Source sur : http://monnaielibre.creationmonetaire.info/monnaie-libre-n31-un-bug-dans-le-tableur/

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L’émission n° 31 de Monnaie Libre a tiré la pelote depuis le fil de la rétractation générale des journalistes quant à leur soutien pour l’étude pro-austérité de Reinhart et Rogoff, jusqu’à la partialité des médias et les voies pour un changement concret des politiques publics. Bonne écoute.

Le billet cité dans l’émission de ce blog démolissant l’étude de Reinhart et Rogoff.

 

 

Monnaie Libre n°30 Avec SebMusset « tout est politique »

« tout est politique »

Monnaie Libre reçoit Seb Musset, auteur du blog éponyme, vidéaste, cinéaste, écrivain et blogueur prolifique depuis 2007 où il a été successivement « chroniqueur de guerre néo-libérale » et désormais signe sous la maxime « tout est politique ». Dans ses analyses teintées d’un humour décapant, Seb Musset non seulement critique la politique, mais aussi critique une économie de rente et plus particulièrement une économie de rente immobilière. Asymétrie générationnelle (bébés endettés !) Immobilier, alternance au pouvoir, attaques sur l’universalité de l’allocation familiale et absence de débat sur le quotient familial, niches fiscales, arbitraire et privilèges, mais aussi débat sur les possibilités de refonte du code politique passant par le référendum d’initiative populaire, ou encore la création d’une assemblée de contrôle tirée au sort, tels sont les sujets débattus.

sebmusset

La bannière du blog se Seb Musset

– Générique GNUArt « no more dreams » de nighter
– Première pause musicale « Une alchimie secrète » sous licence Art Libre du groupe Lessazo
– Seconde pause musicale « lovely » Creative Common by sa du groupe Tryad.

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>>> Ce contenu a été publié dans Monnaie Libre par Galuel.

>>> Source sur : http://monnaielibre.creationmonetaire.info/monnaie-libre-n30-avec-sebmusset-tout-est-politique/

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L’allocation universelle est un don nécessaire

L’allocation universelle est un don nécessaire

Dominique Temple, chercheur indépendant, spécialisé dans l’économie de réciprocité, nous livre son analyse de l’allocation universelle (autre nom du revenu de base). Pour lui, l’allocation universelle doit être considérée comme un don qui implique la réciprocité.

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Les analyses concernant l’allocation universelle peuvent être séparées en deux groupes : selon qu’elles envisagent l’allocation universelle au sein de laproduction pour l’échange ou pour libérer la créativité du donataire au sein de la production pour la réciprocité.

L’allocation universelle dans le cadre de l’échange

Dans le cadre de l’échange, chaque partie n’agit vis-à-vis de l’autre que dans son intérêt propre. Il est logique de penser que dans ce rapport de force, l’allocataire tente de recevoir le plus possible en cédant le moins possible, et que le “donateur” cherche à lui imposer un travail en contrepartie. Ainsi, on peut voir dans l’allocation universelle :

une avance sur les potentialités d’échange des citoyens, une sorte de crédit sur les capacités de production ou de travail pour l’échange[1].

L’argument repose sur l’idée de transformer en emplois salariés des services assurés préalablement par le don dans la sphère de la réciprocité, et de substituer la valeur d’échange aux valeurs éthiques engendrées par la réciprocité des dons. Dans cette perspective, le salaire n’est pas considéré comme seulement le prix de la force de travail mais comme la reconnaissance sociale de l’utilité du travail.

Dès lors que toute réciprocité est ainsi interprétée comme un échange, la revendication du lien social s’exprimera en termes de “redistribution du travail”. Du point de vue social, l’allocation universelle devient une aide à la réinsertion sociale en l’attente d’un travail salarié puisque les hommes ont droit au travail[2]. Mais la quantité de travail rémunérable ne cessant de décroître, la réinsertion n’est possible que si du travail est libéré par les salariés. Les salariés poursuivent donc la lutte pour que soit compensée l’aliénation du travail par une juste redistribution, et puisque le travail salarié devient rare, pour son partage.

Cependant, partager le travail rémunéré quand augmente le chômage conduit à la réduction des salaires ou à la précarisation des conditions du travail. La thèse sociale est devant l’aporie d’un travail salarié qui prétend être activité désirable mais qui, faute d’être possible pour tous, doit être partagé avec une telle réduction de salaire qu’il cesse d’être désirable. Les forces sociales qui se mobilisent pour la redistribution des fruits du travail devront reconnaître que :

L’émancipation des individus, leur libre épanouissement, la recomposition de la société passent par la libération du travail. C’est grâce à la réduction de la durée du travail qu’ils peuvent acquérir une nouvelle sécurité, un recul par rapport aux “nécessités de la vie” et une autonomie existentielle qui les porteront à exiger leur autonomie croissante dans le travail, leur contrôle politique de ses buts, un espace social dans lequel puissent se déployer les activités volontaires et auto-organisées [3].

Autonomie, donc, mais le temps libéré du travail salarié ne doit pas être revendiqué pour instaurer une société fondée sur le principe de l’intérêt-pour-soi, il doit être revendiqué pour instaurer une société sur le principe de l’intérêt-pour-autrui, c’est-à-dire le principe de réciprocité.

L’allocation universelle dans le cadre de la réciprocité

La réciprocité permet de relativiser l’intérêt de chacun par celui d’autrui pour engendrer un sentiment commun d’humanité[4]. Elle oblige à assurer à l’autre ses conditions d’existence. Le don devient le moteur de la production humaine.

L’allocation universelle est un don : elle est inconditionnelle, en aucun cas elle ne donne lieu à un travail forcé en échange. Ce don est médiatisé par L’État : la redistribution par l’État doit être réinterprétée comme une organisation de la réciprocité. Ce don est un dû : si l’on suit l’argument de Paine[5], lorsque la société prive ses membres des moyens naturels de leur existence (le droit de propriété de tous sur la terre), la société doit en offrir au moins l’équivalent. On peut ajouter que le travail des générations passées a produit un patrimoine commun de l’humanité qui ne peut être privatisé par le Capital.

L’allocation universelle n’est donc pas seulement un don. Elle est un don nécessaire, elle est un dû. Elle est implicitement prescrite par la Déclaration universelle des droits de l’homme, en particulier dans ses deux articles 23 et 25, l’article 23 définissant le droit au travail libre, l’article 25 le droit aux conditions minimum d’existence.

Le don est inconditionnel, mais la réciprocité obligatoireCette obligation est l’obligation morale produite par la structure de réciprocité.

Cependant, l’allocation universelle doit être un don des moyens de produire le don car sinon elle satisfait la conscience du donateur mais fait perdre la face au donataire. Or, un don des moyens de production du don permet au bénéficiaire de re-donner selon ses capacités à qui de droit. Alors il est évident que du travail, il y en a pour tous[6], et l’allocation universelle devient le meilleur moyen de l’intégration à la société humaine.

Bien qu’elle ait pour elle la morale, cette thèse se heurte à l’indifférence des économistes du libre-échange qui répondent que pour satisfaire la liberté de donner selon ses capacités il faudrait imaginer des machines qui délivrent l’homme des travaux pénibles en produisant gratuitement les biens nécessaires. Mais c’est justement ce que permet d’envisager la technique moderne !

Marx prédisait déjà dans les Grundrisse que, grâce à la technique, le travail salarié cesserait d’être la source de la richesse, et que le temps de travail ne serait plus la mesure de celle-ci [7]. Pour les salariés d’aujourd’hui, il ne s’agit plus d’opposer les intérêts des faibles aux intérêts des forts, les intérêts de la totalité aux intérêts de la majorité ou d’une minorité, mais d’opposer à l’intérêt le “contraire de l’intérêt”. La réciprocité des dons doit être reconnue comme un droit universel sinon les privilégiés poursuivront l’exploitation des plus faibles, non sans se réserver un domaine privé pour la réciprocité (famille, corporation, patrie).

  • L’allocation universelle permettra au salariat de négocier avec le patronat sans être contraint d’accepter ses conditions.
  • Elle sera pour les exclus la fin du désespoir, un rempart contre la tentation du terrorisme.
  • Elle donnera à chaque être humain la liberté de choisir une activité qui épanouisse ses dons et sa créativité au bénéfice de la société entière.
  • Elle commandera à ses bénéficiaires de répondre selon le principe de réciprocité.

Les hommes, pourvus du nécessaire, auront toujours le choix de produire pour accumuler ou pour donner. Mais la grande majorité des hommes a davantage soif de produire pour donner que de produire pour accumuler.

La réciprocité est le moteur d’une part importante non inventoriée de la production actuelle mais occultée. Lorsqu’un donateur a affaire à quelqu’un qui ne prend en compte que son intérêt, il est certes obligé de se défendre. Cette contrainte généralise le système de libre-échange. La mondialisation des intérêts ne pourra donc être maîtrisée que lorsque sera reconnue l’interface de système entre l’échange et la réciprocité.

La limite du profit est cette interface qui libère la territorialité du don réciproque. Dès que la société disposera de cette territorialité, elle supprimera aussitôt la pauvreté matérielle dans le monde et engendrera la richesse spirituelle.


>>> Article initialement publié sur le site de l’auteur

>>> Crédit photo PaternitéPas d'utilisation commercialePas de modification par ash-s et PaternitéPas d'utilisation commercialePartage selon les Conditions Initiales  stanjourdan

>>> Source sur : http://revenudebase.info/2013/04/allocation-universelle-don-reciprocite/

[1] BRESSON, Yoland. “Le revenu d’existence : réponses aux objections”. In La revue du M.A.U.S.S., n° 7, 1er semestre, Paris, 1996.

[2] FERRY, Jean-Marc. “Revenu de citoyenneté, droit au travail, intégration sociale”. In La revue du M.A.U.S.S., n° 7, 1er semestre, Paris, 1996.

[3] GORZ, André. Métamorphose du travail : quête du sens. Paris : Galilée, 1988.

[4] Cf. TEMPLE, D. & M. CHABAL. La réciprocité et la naissance des valeurs humaines. Paris : l’Harmattan, 1995.

[5] PAINE, Thomas. “La justice agraire opposée à la loi et aux privilèges agraires”. In La revue du M.A.U.S.S., n° 7, op. cit.

[6] Cf. CHABAL, Mireille. “Qu’est-ce que le travail humain ?”. Communication au Colloque LUPASCO, Bulletin du C.I.R.E.T. n° 13,n 13 mars 1998.

Pour aller plus loin : Philippe VAN PARIJS,
– Qu’est-ce qu’une société juste ? Paris : édition du Seuil, 1991.
– “Vers un revenu minimum inconditionnel ?”. In La revue du M.A.U.S.S., n° 7, 1er semestre, 1996.

[7] Cf. TEMPLE, D. “Marx et la réciprocité”. (1998).

Les réalités économiques du logiciel libre

Les réalités économiques du logiciel libre

Modèles économiques basés sur

le libre et l’open source

Carlo Daffara est chercheur dans le domaine des modèles économiques basés sur l’open source, le développement collaboratif d’objets numériques et l’utilisation de logiciels open source dans les entreprises. Il fait partie du comité éditorial de relecture du journal international des logiciels et processus open source (International Journal of Open Source Software & Processes : IJOSSP), est membre du comité technique de deux centres régionaux de compétences open source et est également membre du réseau juridique européen FSFE (fondation européenne pour le logiciel libre). Il a pris part aux comités SC34 et JTC1 pour la branche italienne de l’ISO, UNINFO et a travaillé au sein du groupe de travail de la société Internet du logiciel public (Internet Society Public Software) ainsi que pour beaucoup d’autres initiatives liées à la normalisation.

Auparavant, Carlo Daffara était le représentant italien dans le groupe de travail européen sur le logiciel libre, la première initiative de l’Union européenne afin de soutenir l’open source et le logiciel libre. Il a présidé le groupe de travail SME du groupe d’étude de l’UE sur la compétitivité et le groupe de travail IEEE des intergiciels open source du comité technique sur le calcul évolutif. Il a travaillé en tant qu’examinateur du projet pour la commission Européenne dans le domaine de la coopération internationale, l’ingénierie logicielle, l’open source et les systèmes distribués et a été directeur de recherche dans plusieurs projets de recherche de l’Union européenne.

Introduction

« Comment gagner de l’argent avec le logiciel libre ? » était une question très courante, il y a encore seulement quelques années. Désormais, cette question s’est transformée en « Quelles sont les stratégies commerciales pouvant être mises en œuvre en se basant sur le logiciel libre et open source ? ». Cette question n’est pas aussi gratuite qu’elle peut paraître, puisque de nombreux chercheurs universitaires écrivent encore ce genre de textes : « le logiciel open source est délibérément développé hors de tout mécanisme de marché… il échoue à contribuer à la création de valeur aux développements, contrairement au marché du logiciel commercial… il ne génère pas de profit, de revenus, d’emplois ou de taxes…

Les licences open source sur les logiciels visent à supprimer les droits d’auteurs sur le logiciel et empêchent d’établir un prix pour le logiciel. Au final, les logiciels développés ne peuvent être utilisés pour générer des profits. » [Koot 03] ou [Eng 10] indiquent que « des économistes ont montré que les collaborations open source dans le monde réel s’appuient sur plusieurs incitations différentes telles qu’enseigner, se démarquer et se créer une réputation » (sans parler des incitations économiques). Cette vue purement « sociale » du logiciel libre et open source est partiale et fausse. Et nous démontrerons qu’il y a des raisons économiques liées au succès des métiers du libre et de l’open source qui vont au-delà des collaborations purement bénévoles.

Le logiciel libre et open source face aux réalités économiques

Dans la plupart des domaines, l’utilisation d’un logiciel libre et open source apporte un avantage économique substantiel, grâce aux développements partagés et aux coûts de maintenance, déjà décrits par des chercheurs comme Gosh, qui a estimé une réduction de coût de 36 % en R&D (« Recherche et Développement », NdT). La vaste part de marché des déploiements « internes » de logiciels libres etopen source explique pourquoi certains des bénéfices économiques ne sont pas directement visibles sur le marché des services commerciaux.

L’étude FLOSSIMPACT a montré, en 2006, que les entreprises qui contribuent au code de projets de logiciels libres et open source ont, au total, au moins 570 000 employés et un chiffre d’affaires annuel de 263 milliards d’euros [Gosh 06], faisant ainsi du logiciel libre et open source l’un des phénomènes les plus importants des NTIC. Il est important aussi de reconnaître qu’un pourcentage non négligeable de cette valeur économique n’est pas directement perceptible du marché, vu que la majorité du logiciel n’est pas développée dans l’intention de le vendre (le soi-disant logiciel « prêt à l’emploi ») mais uniquement à usage interne. Comme le réseau thématique FISTERA EU l’a identifié, en réalité, la majorité du logiciel est développée seulement pour un usage interne.

Région Licences de logiciels propriétaires Services logiciel (développement personnalisation) Développement interne
Union européenne 19 % 52 % 29 %
États-Unis 16 % 41 % 43 %
Japon N/A N/A 32 %

Il est clair que ce qui est appelé « le marché logiciel » est en réalité bien plus réduit que le vrai marché du logiciel et des services et que 80 % restent invisibles. Nous verrons que le FLOSS tient une place économique importante de ce marché, directement grâce à ce modèle de développement interne.

Modèles économiques et proposition de valorisation

L’idée de base d’un modèle économique est assez simple : j’ai quelque chose ou je peux faire quelque chose (la « proposition de valeur ») et c’est plus rentable de me payer ou d’obtenir ce quelque chose plutôt que de le faire soi-même (il est même parfois impossible de trouver des alternatives, comme dans le cas de monopoles naturels ou créés par l’homme, et l’idée même de le produire par soi-même n’est pas envisageable). Il y a deux sources possibles de valeur : une propriété (quelque chose qui peut être échangé) et l’efficacité (quelque chose propre à ce que fait une entreprise et la manière dont elle le fait).

Avec l’open source, la « propriété » est généralement non exclusive (à l’exception de ce qui est nommé « cœur ouvert », où une partie du code n’est pas libre du tout et cela sera abordé plus loin dans cet article). D’autres exemples de propriété concernent le droit des marques, les brevets, les licences… tout ce qui peut être transféré à une autre entité par contrat ou par une transaction légale. L’efficacité est la capacité à effectuer une action avec un coût moindre (qu’il soit tangible ou intangible) et cela correspond à la spécialisation dans un domaine d’application ou apparaît grâce à une nouvelle technologie.

Pour le premier cas, les exemples sont simplement la réduction du temps nécessaire pour réaliser une action quand vous augmentez votre expertise concernant ce sujet. La première fois que vous installez un système complexe, cela peut demander beaucoup d’efforts et cet effort diminue d’autant plus que vous connaissez les tâches nécessaires pour réaliser l’installation elle-même. Pour le second, cela peut être l’apparition d’outils qui simplifient le processus (par exemple, avec le clonage d’images) et introduisent une importante rupture, un « saut » dans la courbe efficacité-temps.

Ces deux aspects sont la base de tout modèle économique que nous avons analysé par le passé ; il est possible de montrer que tout ceux-ci échouent afin de garantir une continuité entre les propriétés et l’efficacité.

Parmi les résultats de notre précédent projet de recherche, nous avons trouvé que les projets basés sur un modèle propriétaire ont tendance à obtenir moins de contributions extérieures car cela nécessite une opération juridique pour faire partie des propriétés de l’entreprise, pensez par exemple aux licences doubles : afin que son code fasse partie du code du produit, un contributeur extérieur doit signer l’abandon des droits sur son code afin que l’entreprise puisse vendre la version commerciale ainsi que la version open source.

D’un autre côté, les modèles totalement orientés sur l’efficacité ont tendance à avoir plus de contributions et de visibilité mais des résultats financiers plus faibles. Je l’ai écrit plusieurs fois : il n’y a pas de modèle économique idéal mais un éventail de modèles possibles et les entreprises devraient s’adapter elles-mêmes pour changer les conditions du marché et aussi adapter leur modèle. Certaines entreprises débutent par des modèles entièrement axés sur l’efficacité puis construisent, avec le temps, une propriété en interne, d’autres ont commencé avec un modèle orienté vers la propriété et ont évolué différemment pour augmenter les contributions et réduire les efforts d’ingénierie (ou développer la base d’utilisateurs afin de créer d’autres moyens d’avoir un retour financier grâce aux utilisateurs).

Une typologie des modèles économiques

L’étude EU FLOSSMETRICS des modèles économiques basés sur le logiciel libre a identifié, après analyse de plus de 200 entreprises, une taxonomie des principaux modèles économiques utilisés par les entreprises open source ; les principaux modèles identifiés sur le marché sont :

  • la double licence : le même code source logiciel distribué sous GPL et sous une licence propriétaire. Ce modèle est principalement utilisé par les producteurs de logiciel et outils pour développeurs et fonctionne grâce à une forte association de la GPL, qui requiert que les travaux dérivés et logiciels liés directement soient distribués sous la même licence. Les entreprises ne souhaitant pas distribuer leur propre logiciel sous GPL peuvent obtenir une licence propriétaire leur octroyant une exemption des conditions de la GPL, ce qui semble souhaitable à certains. L’inconvénient de cette licence double est que les contributeurs externes doivent accepter des conditions similaires et cela a révélé des réductions de contributions externes, se limitant à des corrections de bogues et des ajouts mineurs ;
  • le modèle « cœur ouvert » (précédemment appelé « valeur ajoutée propriétaire » ou « séparation entre libre et propriétaire » * ? *) : ce modèle se distingue entre un logiciel libre basique et une version propriétaire, basée sur la version libre mais avec l’ajout de greffons propriétaires. La plupart des entreprises qui suivent un tel modèle adoptent la Mozilla Public Licence, car elle permet explicitement cette forme de mélange et permet une plus grande participation des contributions externes sans les mêmes contraintes de consolidation du droit d’auteur comme dans l’usage de doubles licences. Ce modèle a l’inconvénient intrinsèque que le logiciel libre doit être de grande valeur pour être attractif pour les utilisateurs, i.e. il ne doit pas être réduit à une version aux possibilités limitées, tout comme, dans le même temps, il ne doit pas « cannibaliser » le produit propriétaire. Cet équilibre est difficile à atteindre et à maintenir dans la durée ; en outre, si le logiciel est de grand intérêt, les développeurs peuvent essayer d’apporter les fonctionnalités manquantes dans le logiciel libre, réduisant ainsi l’intérêt de la version propriétaire et donnant potentiellement naissance à un logiciel concurrent entièrement libre qui ne souffrira pas des mêmes limitations ;
  • les experts produits : des entreprises qui ont créé ou maintiennent un projet logiciel spécifique et utilisent une licence libre pour le distribuer. Les principaux revenus viennent du service, comme la formation ou l’expertise, et suivent la classification EUWG d’origine « le meilleur code vient d’ici » et « les meilleures compétences sont ici » [DB 00]. Cela conforte l’impression, courante, que les experts les plus compétents sur un logiciel sont ceux qui l’ont développé et qu’ils peuvent ainsi fournir des services au prix d’un démarchage minimal, s’appuyant sur la fourniture gratuite du code. L’inconvénient de ce modèle est que le coût d’entrée pour des concurrents potentiels est faible, vu que le seul investissement nécessaire est l’acquisition des compétences sur le logiciel lui-même ;
  • les fournisseurs de plateforme :des entreprises qui apportent un ensemble de services, avec support et intégration de certains projets, constituant une plateforme cohérente et testée. En ce sens, même les distributions GNU/Linux sont classées en tant que plateforme ; une observation intéressante est que ces distributions sont distribuées en grande partie sous licence libre pour maximiser les contributions externes et s’appuyer sur la protection du droit d’auteur pour empêcher la copie sauvage sans empêcher les « déclinaisons » (suppression des particularités soumises à droit d’auteur comme les logos ou droit des marques, pour créer un nouveau produit). Des exemples de clones de Red Hat sont CentOS et Oracle Linux. La valeur ajoutée provient d’une qualité garantie, de la stabilité et de la fiabilité ainsi que d’une garantie de support pour les applications métier critiques ;
  • les entreprises de conseil et de recrutement : les entreprises de cette catégorie ne font pas vraiment de développement mais fournissent des conseils de sélection et des services d’évaluation pour un large éventail de projets, d’une manière qui est proche du rôle de l’analyste. Ces entreprises ont tendance à avoir un impact très limité sur les communautés car les résultats de l’évaluation et du processus d’évaluation sont généralement des données propriétaires ;
  • les fournisseurs de support global : des entreprises qui proposent un support centralisé pour un ensemble de produits de logiciel libre, généralement en employant directement les développeurs ou en remontant les demandes de support ;
  • la validation juridique et l’expertise : ces entreprises n’apportent pas de développements de code source mais fournissent une aide à la vérification de conformité aux licences, parfois en apportant une garantie et une assurance contre les attaques juridiques ; certaines entreprises utilisent des outils pour assurer que le code n’est pas réutilisé ;
  • la formation et la documentation : des entreprises qui proposent de la formation, en ligne et en présentiel, des documentations et des manuels supplémentaires. Cela est généralement fourni dans le cadre d’un contrat de support, mais, récemment, quelques réseaux de centres de formation ont lancé des cours orientés spécifiquement vers le logiciel libre ;
  • le partage des coûts de R&D : une entreprise ou une société peut avoir besoin d’une nouvelle version ou d’une amélioration d’un paquet logiciel et financer un consultant ou un développeur pour réaliser le travail. Plus tard, le logiciel développé est redistribué en open source pour bénéficier de l’ensemble des développeurs expérimentés pouvant le déboguer et l’améliorer. Un bon exemple est la plateforme Maemo, utilisée par Nokia pour ses smartphones (comme le N810) ; au sein de Maemo, seul 7,5 % du code est propriétaire, apportant une réduction des coûts estimée à 228 millions de dollars (et une réduction du temps de mise sur le marché d’un an). Un autre exemple est l’écosystème Eclipse, un environnement de développement intégré (EDI) distribué à l’origine par IBM comme logiciel libre puis ensuite géré par la fondation Eclipse. De nombreuses entreprises ont choisi Eclipse comme socle pour leur produit et ont ainsi réduit le coût global pour la création d’un logiciel fournissant une fonctionnalité pour les développeurs. Il y a un grand nombre d’entreprises, d’universités et de personnes qui participent à l’écosystème Eclipse. Comme récemment constaté, IBM contribue aux alentours de 46 % au projet, les contributeurs à titre personnel représentant 25 % et un grand nombre d’entreprises comme Oracle, Borland, Actuate et de nombreuses autres ayant des participations allant de 1 à 7 %. Ceci est semblable aux résultats obtenus grâce à l’analyse du noyau Linux et qui montre que, lorsqu’il y a un écosystème sain et de grande taille, le partage des tâches réduit de manière significative les coûts de maintenance, dans [Gosh 06], on estime qu’il est possible de faire des économies de l’ordre de 36 % dans la recherche et la conception logicielle grâce à l’utilisation du logiciel libre, ces économies constituent en elles-mêmes le plus gros « marché » réel pour le logiciel libre, ce qui est démontré par le fait qu’au moins une partie du code des développeurs est basé sur du logiciel libre (56,2 % comme mentionné dans [ED 05]). Un autre excellent exemple de « coopétition » inter-entreprises est le projet WebKit, le moteur de rendu HTML à la base du navigateur Google Chrome ainsi que d’Apple Safari et qui est utilisé dans la majorité des appareils mobiles. Dans ce projet, après un délai initial d’un an, le nombre de contributions externes a commencé à devenir significatif et, après un an et demi, il surpasse largement les contributions d’Apple — réduisant de fait les coûts de maintenance et d’ingénierie grâce à la répartition des tâches entre les co-développeurs ;
  • les revenus indirects : une entreprise peut choisir de financer des projets de logiciel libre si ces projets peuvent créer une source de revenus importante pour des produits dérivés, non liés directement au code source ou au logiciel. L’un des cas les plus courants correspond à l’écriture de logiciel nécessaire au fonctionnement de matériel, par exemple, les pilotes d’un système d’exploitation pour un matériel spécifique. En fait, de nombreux fabricants de matériel distribuent déjà gratuitement leurs pilotes logiciels. Certains d’entre eux distribuent déjà certains de leurs pilotes (surtout ceux pour le noyau Linux) sous une licence libre. Le modèle du produit d’appel est une stratégie commerciale traditionnelle, répandue même à l’extérieur du monde du logiciel : dans ce modèle, les efforts sont consacrés à un projet de logiciel libre et open source afin de créer ou d’étendre un autre marché dans des conditions différentes. Par exemple, les fournisseurs de composants matériels investissent dans le développement de pilotes logiciels pour des systèmes d’exploitation open source (comme GNU/Linux) pour s’étendre sur le marché spécifique des composants. D’autres modèles de revenus auxiliaires sont ceux, par exemple, de la fondation Mozilla qui réunit une somme d’argent non négligeable grâce à un partenariat avec Google sur le moteur de recherche (estimé à 72 millions de dollars en 2006), tandis que SourceForge/OSTG est financé en majorité par les recettes des ventes en ligne du site partenaire ThinkGeek.

Certaines entreprises ont plus d’un modèle principal et sont, par conséquent, comptées en double ; notamment, la plupart des entreprises pratiquant une licence double vendent aussi du service de support. En outre, les experts d’un produit ne sont comptés que s’ils ont une partie visible de leur entreprise qui contribue au projet en tant que « commiter principal ». Autrement, le nombre d’experts serait bien plus élevé, du fait que certains projets sont au cœur du support commercial de nombreuses entreprises (de bons exemples sont OpenBravo et Zope).

Il faut aussi tenir compte du fait que les fournisseurs de plateforme, même s’ils sont limités en nombre, tendent à avoir des taux de facturation plus élevés que les experts ou que les entreprises à cœur ouvert. De nombreux chercheurs essaient d’identifier s’il y a un modèle plus « efficace » parmi ceux pris en compte ; ce que nous avons trouvé est que le futur le plus probable sera l’évolution d’un modèle à l’autre, avec une consolidation sur le long terme des consortiums de développement (comme les fondations Eclipse et Apache) qui fournissent une forte infrastructure légale et des avantages de développement ainsi que des spécialistes apportant des offres verticales pour des marchés spécifiques.

Conclusion

Le logiciel libre et open source permet non seulement une présence pérenne, et même très large, sur le marché (Red Hat est déjà proche du milliard de dollars de revenus annuels), mais aussi plusieurs modèles différents qui sont totalement impossibles avec le logiciel propriétaire. Le fait que le logiciel libre et open source est un bien non concurrent facilite aussi la coopération entre entreprises, tant pour accroître sa présence mondiale et pour signer des contrats à grande échelle pouvant demander des compétences multiples que sur le plan géographique (même produit ou service, région géographique différente) ; « verticalité » (entre produits) ou « horizontalité » (des domaines d’application). Cet adjuvant à créer de nouveaux écosystèmes est l’une des raisons expliquant que le logiciel libre et open source fait partie intégrante de la plupart des infrastructures informatiques dans le monde, enrichissant et aidant les entreprises et administrations publiques à réduire leurs coûts et à collaborer pour de meilleurs logiciels.

Bibliographie

  • [DB00] Daffara, C.Barahona, J.B. Free Software/Open Source: Information Society Opportunities for Europe working paper,http://eu.conecta.it paper, OSSEMP workshop, Third international conference on open source. Limerick 2007
  • [ED05] Evans Data, Open Source Vision report, 2005
  • [Eng10] Engelhardt S. Maurer S. The New (Commercial) Open Source: Does it Really Improve Social Welfare Goldman School of Public Policy Working Paper No.GSPP10-001, 2010
  • [Gar06] Gartner Group, Open source going mainstream. Gartner report, 2006
  • [Gosh06] Gosh, et al. Economic impact of FLOSS on innovation and competitiveness of the EU ICT sector. http://bit.ly/cNwUzû
  • [Koot03] Kooths, S.Langenfurth, M.Kaiwey,N.Open-Source Software: An Economic Assessment Technical report, Muenster Institute for Computational Economics (MICE), University of Muenster


>>> Source sur : http://www.framablog.org/index.php/post/Libres-conseils-40

Bitcoin pour les nuls

Bitcoin pour les nuls

Vous entendez peut-être parler, surtout sur ce blog, du Bitcoin. Mais qu’est-ce donc ? Et bien, il s’agit d’une monnaie. Rien de moins, rien de plus.

Mais au fond, qu’est-ce qui caractérise une monnaie ? C’est un instrument dans lequel vous placez une certaine confiance. La confiance de pouvoir, plus tard, l’échanger contre des biens ou des services dont vous avez besoin. Ce qui vous pousse, vous-même, à l’accepter en échange d’un service ou d’un bien. Dans la plupart des cas, la monnaie n’est qu’un instrument et n’a pas de valeur intrinsèque ou alors une valeur intrinsèque plus faible que la valeur faciale. Depuis plusieurs années, la monnaie est même devenue principalement virtuelle : il s’agit d’un chiffre qui s’affiche sur un écran. Avez-vous déjà songé que vous travaillez uniquement pour augmenter un chiffre sur un « compte » ?

Afin de maintenir la confiance, il faut que la monnaie soit suffisamment rare et difficile à produire. C’est une des raisons qui ont fait que, très tôt, les hommes ont adopté l’or, l’argent ou les coquillages comme monnaie : rare, difficile à trouver ou à contrefaire et facile à transférer ou à diviser en plus petites parties.

Mais les billets de banques ou les chiffres sur un ordinateur peuvent être reproduits très facilement. Une rareté artificielle est donc maintenue par les états et les banques. L’importance de la monnaie fait que ceux qui la contrôlent, les états et les banques, ont un pouvoir énorme.

Bitcoin est également une monnaie virtuelle. Il s’agit simplement d’un chiffre sur un ordinateur. Mais grâce à un algorithme mathématique complexe, il est possible de le rendre  inmultipliable sans recourir à une autorité centrale. Toute personne qui envoie un bitcoin le perd donc, comme pour n’importe quelle monnaie. Cela fonctionne tellement bien que des internautes ont commencé à avoir confiance dans le fait qu’il pouvait acheter des biens, des services, des euros ou des dollars avec des bitcoins. Le Bitcoin a donc acquis une valeur proportionnelle à cette confiance.

Comment fonctionne Bitcoin ?

Pour simplifier très grandement, chaque bitcoin est en fait la solution à un problème mathématique ultra-complexe. De par sa conception, nous savons qu’il existe un total de 21 millions de solutions différentes à ce problème mathématique. Mais les solutions les plus simples étant trouvées les premières, il devient de plus en plus difficile de trouver de nouvelles solutions. À ce jour, 11 millions de bitcoins sont en circulation, de nouveaux bitcoins apparaissent chaque jour chez les « mineurs », personnes équipées de matériel pour la recherche de solutions. Nous savons qu’il n’y aura jamais plus de 21 millions de bitcoins en circulation et chaque nouveau bitcoin est plus difficile à trouver que le précédent.

Un bitcoin est donc unique et rare. Mais il est divisible presqu’à l’infini, ce qui permet de ne pas limiter les échanges.

Le problème qui se pose ensuite est la double dépense. Comment s’assurer que lorsque je donne un bitcoin à quelqu’un, je n’en garde pas une copie. La solution est conceptuellement simple : le logiciel qui permet d’envoyer et de recevoir des bitcoins télécharge, en peer-to-peer, l’historique de tous les propriétaires successifs. Si je donne un bitcoin à Alice mais que j’essaie de le garder pour le dépenser une seconde fois chez Bob, Bob verra immédiatement, dans l’historique du bitcoin en question, qu’il a déjà été donné à Alice. Bob le refusera donc.

Il s’agit évidemment d’une simplification outrancière (et fausse par certains aspects) mais qui vous donne une idée de ce qu’est le bitcoin.

Comment obtenir des bitcoins ?

La première chose à faire c’est d’avoir un portefeuille pour recevoir des bitcoins. Vous pouvez soit vous créer un compte sur un service de portefeuille Bitcoin soit installer un client bitcoin sur votre ordinateur. Votre portefeuille peut générer des adresses de réception qui ressemble à 18Trqk3tKkF8vNoW6am5rx8K6wUSQAqo1q. 

Muni de cette adresse, vous pouvez échanger vos euros ou vos dollars contre des bitcoins. Cet échange peut se faire en direct avec une connaissance ou un ami. Ou bien, vous pouvez vous rendre sur un site d’échange de bitcoins. Le plus connu est sans conteste MtGox, par lequel transite la toute grande majorité des échanges bitcoins/dollars. Mais l’utiliser implique pas mal de contraintes de sécurité. Un échange plus simple d’accès est Bitstamp. Une fois votre compte créé là-bas, vous pouvez faire un versement en euros, qui sera converti en dollars. Avec ces dollars, vous pourrez acheter des bitcoins et vous les envoyer sur votre adresse.

Une autre manière bien plus intéressante est de fournir vos services ou vos biens contre paiement en bitcoins. Il vous suffit de générer une adresse par transaction et de la donner à votre client. Le client ne peut pas ajouter de commentaire avec son paiement, ce qui rend Bitcoin un peu complexe et contre-intuitif lors des transactions.

Comment payer en bitcoins ?

Dépenser les bitcoins est très simple. Si vous faites un achat sur un site acceptant les paiements en bitcoins, vous verrez tout simplement l’adresse de réception du vendeur. Dans votre client bitcoin (en ligne ou sur votre ordinateur), introduisez cette adresse et le montant. Voilà, c’est aussi simple que ça. À titre d’exercice, copiez/coller 18Trqk3tKkF8vNoW6am5rx8K6wUSQAqo1q et envoyez moi ce que vous voulez, par exemple 0,01 bitcoin. Voilà, vous venez de faire un paiement. Ce paiement est anonyme : je n’ai aucun moyen de savoir qui me l’a envoyé. Notons que cet anonymat n’est pas absolument garanti si les investigateurs disposent de moyens suffisants.

Cette facilité et cet anonymat sont une force mais également un danger pour les utilisateurs peu avertis. En effet, imaginons que votre fournisseur d’accès internet décide de remplacer automatiquement les adresses Bitcoin dans les sites que vous visitez par ses adresses à lui. En toutes bonne foi, vous allez envoyer un paiement à l’adresse qui s’affiche sur votre écran. Mais votre destinataire ne recevra rien. Il est donc important de garantir la validité d’une adresse de paiement et Bitcoin ne résout pas ce problème.

Comment garder ses bitcoins en sécurité ?

Si vous avez installé un client Bitcoin sur votre ordinateur, il est impératif de sauvegarder votre fichier wallet.dat et de bien vous souvenir de son mot de passe. Si vous perdez l’un ou l’autre, vos bitcoins sont perdus sans espoir. Vos économies sont donc à la merci d’un crash disque ou d’un vol de laptop si vous n’y prenez garde. D’un autre côté, votre fichier wallet.dat ne doit pas tomber en de mauvaises mains.

Quand aux services de portefeuille Bitcoin en ligne, ils sont la proie des pirates ou des arnaqueurs. J’avais ainsi décidé de ne pas mettre mes œufs dans le même panier en mettant des bitcoins sur TradeHill, qui a fait faillite en emportant tous les bitcoins, sur Bitcoin7, qui a disparu du jour au lendemain et sur Bitmarket, dont le propriétaire s’est fait voler les bitcoins. Une belle leçon…

Garder ses bitcoins en sécurité nécessite donc une attention et une expertise assez pointue.

L’avenir du Bitcoin

Malgré ses défauts, Bitcoin permet de s’affranchir du contrôle des banques et des états. Personne ne contrôle Bitcoin. C’est pourquoi certaines personnes font confiance au Bitcoin. Cette confiance se traduit par une montée des prix. Cette montée des prix est elle même entretenue par les spéculateurs : les personnes qui ne font pas spécialement confiance au Bitcoin mais qui espèrent que les prix vont monter et qui ne font qu’acheter pour revendre plus tard. La proportion entre les spéculateurs et ceux qui achètent des bitcoins pour les dépenser, que ce soit maintenant ou plus tard, est tout à fait inconnue.

Personne ne peut prédire l’avenir. Il est très important de garder à l’esprit que tout achat de bitcoins à titre d’investissement est à haut risque. On n’investit que ce qu’on peut se permettre de perdre totalement.

Dans un futur proche, Bitcoin pourrait résoudre ses problèmes et, en se simplifiant, devenir pour la monnaie ce que l’email est à la communication et finir par s’échanger à plus de 1000$ le bitcoin. De même, une faille dans l’algorithme mathématique pourrait être découverte et faire tomber à zéro la valeur du Bitcoin en quelques heures.

De mon côté, je vous ai déjà raconté comment je voyais l’avenir. À vous de faire confiance au Bitcoin… ou pas !

>>> Source sur : http://ploum.net/post/bitcoin-pour-les-nuls

>>> Licence : Creative Commons License

Du domaine public comme fondement du revenu de base (et réciproquement ?)

Du domaine public comme fondement du revenu de base (et réciproquement ?)

J’ai déjà eu l’occasion de parler récemment du revenu de base, dans un billet consacré à la rémunération des amateurs, mais je voudrais aborder à nouveau la question en lien avec un autre sujet qui m’importe : le domaine public.

A priori, il semble difficile de trouver un rapport entre le revenu de base et le domaine public, au sens de la propriété intellectuelle – à savoir l’ensemble des créations qui ne sont plus ou n’ont jamais été protégées par le droit d’auteur.

Revenu de base, revenu de vie, revenu inconditionnel, dividende universel, salaire à vie, etc : ces différentes appellations renvoient (d’après Wikipedia) au concept d’un « revenu versé par une communauté politique à tous ses membres, sur une base individuelle, sans contrôle des ressources ni exigence de contrepartie« , tout au long de leur existence. La mise en oeuvre d’un tel projet est susceptible d’entraîner des transformations très profondes du système économique, parce qu’il déconnecte le revenu et l’emploi. Elle modifierait notamment notre rapport au « temps libre » (otium), en augmentant notre capacité à nous consacrer bénévolement aux tâches qui nous semblent en valoir la peine.

Human reasons to work by freeworldcharter.org

L’idée peut paraître doucement utopique, mais la présentation ci-dessous par Stanislas Jourdan, un des militants français les plus actifs en faveur du revenu de base, vous permettra de mieux vous familiariser avec ce concept, ainsi qu’avec ses différentes modalités concrètes de mise en pratique. Vous verrez qu’il possède une longue histoire et qu’il est défendu par de nombreux acteurs, de tous bords politiques.

Le domaine public comme fondement du revenu de base ?

Jusqu’à présent, j’avais commencé à m’intéresser au revenu de base, comme une des pistes possibles pour le financement de la création, susceptible d’accompagner une réforme en faveur du partage non-marchand des oeuvres sur Internet. C’est sous cette forme que le revenu de base figure dans le programme proposé par La Quadrature du Net(à côté d’autres formes de financement mutualisés, comme la contribution créative ou le crowdfunding), ainsi que dans celui du Parti Pirate.

Mais en approfondissant la question, on se rend compte que la notion de domaine public, compris comme bien commun de la connaissance, est souvent avancée comme un des fondements possibles du revenu de base :

L’allocation universelle peut aussi être justifiée comme un dividende monétaire ou crédit social reçu par chacun lié à la propriété commune de la Terre et à un partage des progrès techniques…

Un billet, paru récemment sur le site Revenu de base et intitulé « Nous profitons tous du travail des morts« , détaille cette idée selon laquelle un revenu devrait être versé à tous au titre d’une propriété partagée du savoir :

Si l’ingénieur ou l’ouvrier d’aujourd’hui ont un salaire trois fois supérieur respectivement à l’ingénieur et à l’ouvrier des années 1950, serait-ce parce qu’ils produisent chacun 3 fois plus de richesse que leur homologue des années 1950 ? Et si oui, serait-ce parce que le travailleur d’aujourd’hui est trois fois plus travailleur, trois fois plus ingénieux et donc trois fois plus méritant que le travailleur d’hier ?

Il faut répondre oui à la première question et non à la deuxième. Oui le travailleur d’aujourd’hui est trois fois productif. Mais non, ce n’est pas lié à son propre mérite, au fait qu’il travaillerait trois fois plus ou qu’il serait trois fois plus ingénieux.

Si l’ingénieur et l’ouvrier sont plus productifs, c’est justement grâce au travail que leurs homologues ont réalisé depuis les années 1950 : grâce aux routes, aux chemins de fer et autres infrastructures construites depuis lors, aux machines qui font gagner du temps au travailleur et qui ont été mises au point et fabriquées par les travailleurs du passé, et surtout grâce aux savoirs et aux innovations réalisées par les scientifiques et les inventeurs depuis plus de deux siècles.

[…] ces savoirs et ce capital physique sont un capital commun qui ne saurait être approprié par une minorité sans compensation versée aux autres. Cet argument rejoint celui de Thomas Paine, pour qui l’accaparement des terres productives par des producteurs capitalistes en Angleterre entre le XVIème et le XVIIIème siècle (le mouvement des enclosures) doit donner lieu à une compensation versée à tous, la terre étant un bien commun.

On se situe ici davantage sur le terrain de la propriété industrielle (les inventions et les procédés techniques) que sur celui de la propriété littéraire et artistique (les oeuvres de l’esprit et les créations qui forment au fil du temps le patrimoine culturel). Mais dans un autre article plus ancien, intitulé « Pourquoi les pirates devraient défendre le revenu de base« , Stanislas Jourdan fait un lien plus précis entre le projet de dividende universel et la notion de domaine public, au sens de la propriété intellectuelle :

Les Pirates dénoncent la prétendue évidence selon laquelle le piratage serait néfaste à la culture. Ils dénoncent aussi les lois Hadopi et autres, qu’ils estiment inefficaces et surtout liberticides. Mais il y a quelque chose de plus puissant encore derrière leur justification du partage de la culture.

Le fondement philosophique qui justifie l’idée que les œuvres devraient être réutilisables et partageables, c’est que la création même de ces œuvres repose sur d’autres créations antérieures relevant souvent du domaine public ou simplement d’influences d’autres artistes. De fait, les protections actuelles que confèrent la propriété intellectuelle constituent en réalité un droit illimité d’exploitation mercantile de tout un champ de ressources relevant du domaine public et d’autres œuvres non rémunérées. Le système profite ainsi à une minorité tandis que la majorité des auteurs sont oubliés.

Le revenu de base part du même principe : aucun entrepreneur ne peut prétendre créer de valeur tout seul dans son coin. En vérité, tout ce qu’une entreprise ou un individu crée, il le fait en se reposant sur des productions antécédentes ou parallèles qu’il exploite souvent gratuitement.

Ce raisonnement rejoint de nombreuses analyses que j’ai pu développer dans ce blog depuis des années à propos du processus de la création. Toute création intellectuelle s’enracine dans un fonds pré-existant de notions, d’idées et de références pré-existantes qui en forment la trame et que le créateur va synthétiser et « précipiter » pour produire son oeuvre, en leur imprimant une marque particulière. Chaque écrivain, chaque peintre, chaque musicien est profondément tributaire des créateurs qui l’ont précédé et toute oeuvre par définition peut être considérée comme un remix. Pierre-Joseph Proudhon, dans les Majorats littéraires, tenait déjà en 1868 un discours similaire :

Voilà un champ de blé : pouvez-vous me dire l’épi qui est sorti le premier de terre, et prétendez-vous que les autres qui sont venus à la suite ne doivent leur naissance qu’à son initiative ? Tel est à peu près le rôle de ces créateurs, comme on les nomme, dont on voudrait faire le genre humain redevancier.(…) En fait de littérature et d’art, on peut dire que l’effort du génie est de rendre l’idéal conçu par la masse. Produire, même dans ce sens restreint est chose méritoire assurément, et quand la production est réussie, elle est digne de récompense. Mais ne déshéritons pas pour cela l’Humanité de son domaine : ce serait faire de la Science, de la Littérature et de l’Art un guet-apens à la Raison et à la Liberté.

Le droit d’auteur et la propriété intellectuelle en général ont pour effet de dissimuler cette « dette » que tous les créateurs ont vis-à-vis de leurs anciens, en liant le bénéfice de la protection à la création d’une oeuvre de l’esprit « originale« . A l’origine, la durée relativement courte des droits (10 ans seulement dans la première loi en France sur le droit d’auteur) garantissait l’équilibre du système et faisait en sorte que le monopole temporaire reconnu à l’auteur restait l’exception par rapport au domaine public, qui était l’état « naturel » de la création et de la connaissance.

Extrait de « Tales from the public domain : Bound by law »

La dérive du droit d’auteur au cours des 19ème et 20ème siècle, avec l’extension continue de la durée des droits, a provoqué une forme d’expropriation du domaine public au profit d’acteurs (de plus en plus éloignés des auteurs) qui ont pu accaparer cette valeur à titre exclusif. La situation est si dégradée actuellement que par le biais du copyfraud, le domaine public fait l’objet d’attaques répétées qui en réduisent continuellement l’étendue et la portée. Pour reprendre les mots de Proudhon, l’Humanité s’est fait déshériter de ce qui lui appartenait. Disney par exemple a pu puiser sans vergogne dans le fonds des contes du domaine public pour bâtir son succès, mais il a exercé par la suite un lobbying extrêmement puissant pour étendre la durée des droits par le Mickey Mouse Act et neutraliser ainsi le domaine public pendant des décennies aux Etats-Unis. Ainsi fut brisé un élément fondamental du Contrat Social.

Entre les défenseurs du domaine public et ceux du revenu de base, on retrouve donc cette même idée que chaque génération contribue par sa créativité propre à enrichir le patrimoine commun de l’Humanité, mais qu’aucune d’entre elles, ni aucun groupe ou individu en son sein, ne peut prétendre s’arroger une propriété définitive sur ces richesses. Ce principe de justice temporelle est très bien exprimé par Stéphane Laborde, auteur d’une Théorie Relative de la Monnaie, par le biais du concept d’un flux temporel humain, dont on doit prendre conscience pour comprendre pleinement la philosophie du revenu de base :

[…] la tentation est grande pour les vivants de s’arroger des droits de propriété excessifs sur l’espace de vie, violant ainsi les libertés de leurs successeurs. L’histoire est pleine de ces violations des principes fondamentaux, qui conduisent inévitablement à des insurrections à terme.

Le domaine public exprime l’idée que nous possédons tous à titre collectif des droits positifs sur la Culture, comme le dit Philippe Aigrain. Pour compenser la spoliation dont nous faisons l’objet du fait de la propriété intellectuelle, il est juste que chacun reçoive à vie un revenu de base pour assurer sa subsistance et lui permettre de participer à son tour à la création.

Le mensonge fondamental de la propriété intellectuelle.  Le droit d’auteur ne protège pas les générations futures, mais au contraire, il permet aux générations présentes de prendre en otage celles du futur (Extrait de « Tales from the Public Domain. »)

Sans revenu de base, pas de véritable domaine public ?

Si le domaine public, entendu comme bien commun de la connaissance, peut être considéré comme un fondement possible pour le revenu de base, on peut se demander si l’inverse n’est pas également vrai : l’instauration du revenu de base ne doit-elle pas être considérée comme la condition d’existence d’un véritable domaine public ?

Cette idée, a priori assez surprenante, a été récemment formulée par l’auteur et blogueur Thierry Crouzet, dans un billet intitulé : « Le revenu de base comme jardin d’Eden« . Dans ce texte, Thierry Crouzet interpelle différentes communautés  :  développeurs de logiciels libres, militants des biens communs, adeptes du crowdfunding, etc, pour essayer de leur faire prendre conscience qu’aucune modification en profondeur du système n’est possible, tant qu’un revenu de base n’est pas instauré.

Paradis. Lucas Cranach. Domaine public. Source : Wikimedia Commons.

Concernant le logiciel libre par exemple, il tient ces propos, assez décapants :

Sans monnaie libre reposant sur un revenu de base, il ne peut exister de logiciel réellement libre. Sans monnaie libre, les développeurs dépendent pour leur subsistance d’une monnaie privative telle que l’euro. Une économie du partage n’est possible que grâce à des monnaies équitablement partagées, et crées. La priorité de tous les développeurs devrait être de mettre au point la technologie ad hoc, plutôt que de perdre du temps à cloner des produits commerciaux.

Et il ne se montre pas plus tendre avec le crowdfunding par exemple :

Cette technique de financement par le don communautaire restera marginale. Elle profite avant tout aux créateurs de plateformes, qui ponctionnent les échanges, et qui dans leur plan marketing se pressent de mettre en évidence quelques success-stories. Mais une société ne repose pas que sur des stars. Son économie doit profiter à tous. Le crowdfounding n’a aucune chance de fonctionner à grande échelle dans un système monétaire reposant sur la rareté.

A la fin de son billet, il ajoute un passage, qui fait le lien avec le domaine public, en appelant ces différentes communautés à agir de concert :

Communiquer est le maître mot. Et il faut commencer, dès à présent, entre des acteurs de champs encore disjoints, mais qui n’engendreront des transformations profondes que les uns avec les autres. Pas de libre, de domaine public, de gestion sereine des biens communs, sans revenu de base et réciproquement. S’enfermer, refuser la transversalité, c’est encore une fois se condamner et faire le jeu des apôtres de la rareté.

A la première lecture, ce point de vue peut paraître difficilement compréhensible, car le domaine public semble exister indépendamment du revenu de base. Au bout d’une durée de principe de 70 ans après la mort de leur créateur, les oeuvres entrent automatiquement dans le domaine public, revenu de base ou pas.

Mais peut-on dire encore que le domaine public existe réellement aujourd’hui, autrement que comme un concept théorique ? Comme j’ai eu l’occasion si souvent de le déplorer, il est extrêmement difficile de trouver du domaine public « à l’état pur », réellement réutilisable sans restrictions, notamment sous forme numérique. L’essentiel des acteurs impliqués dans la numérisation du patrimoine, qu’ils soient privés comme Google ou publics, comme les musées, bibliothèques ou archives, profitent du passage sous forme numérique pour faire renaître des droits sur le domaine public, ce qui équivaut à une forme d’expropriation conduisant morceau par morceau au démantèlement de la notion.

Philippe Aigrain explique pourquoi ces comportements privateurs pervertissent complètement le sens de l’acte de numérisation :

Ce n’est que dans un univers totalement absurde qu’un simple transfert ou une capture numérique aboutirait à une résultat qui lui ne serait pas dans le domaine public. Le coût de la numérisation ou les précautions nécessaires n’y changent rien. Au contraire, c’est lorsqu’une œuvre a été numérisée que la notion de domaine public prend vraiment tout son sens, puisqu’elle peut alors être infiniment copiée et que l’accès ne fait qu’en augmenter la valeur. L’acte de numérisation d’une œuvre du domaine public est un acte qui crée des droits pour tout un chacun, pas un acte au nom duquel on pourrait nous en priver.

Même à la Bibliothèque numérique du Vatican. Un gros filigrane en travers des manuscrits numérisés. Copyright All Right Reserved… Tu ne voleras point…

Les seules structures qui respectent intrinsèquement l’intégrité du domaine public ne sont ni privées, ni publiques. Elles sont du côté des communautés attachées à la construction et au maintien de biens communs numériques. Il s’agit de projets portés par des organisations à but non lucratif, comme la fondation WikimediaInternet Archive ou le projet Gutenberg, qui s’attachent à diffuser la connaissance sans l’encapsuler sous de nouvelles couches de droits.

Or ces structures, si l’on observe bien leurs principes de fonctionnement, ne peuvent développer leur action que si des communautés d’individus décident de contribuer bénévolement à leurs projets, en y consacrant de  leur temps et de leurs compétences. Ces organisations restent donc dépendantes d’une économie de la contribution, qui ne pourra véritablement exploser que si les individus sont à même de consacrer leur temps libre aux causes qu’ils soutiennent. Et c’est ici que l’on retombe sur le revenu de base, car c’est sans doute la seule solution pour permettre à ces structures de passer à l’échelle en ce qui concerne la numérisation du domaine public. Pourtant la technologie permettrait sans doute déjà de décentraliser l’effort de numérisation au sein de petites unités, travaillant de manière collaborative, sur le modèle des FabLAbs ou des HackerSpaces.

En l’absence d’une telle réforme de grande ampleur, des organisations comme la fondation Wikimedia, Internet Archive ou le projet Gutenberg sont condamnées à n’avoir qu’une action à la marge, certes utile, mais insuffisante pour modifier le système en profondeur. Leurs moyens financiers restent tributaires des dons que les individus peuvent leur verser ou des dotations de grandes entreprises-mécènes, ce qui les maintient dans la dépendance du système global.

En ce qui concerne le domaine public, l’action de ces structures est bien entendu fondamentale, mais l’essentiel de l’effort de numérisation lui-même reste le fait des Etats ou s’opère de plus en plus dans le cadre de partenariats public-privé. Avec la crise financière que nous traversons, de moins en moins d’Etats seront enclins à consacrer des fonds à la numérisation de leur patrimoine. S’ils le font, ils chercheront à mettre en place des retours financiers, en portant atteinte à l’intégrité du domaine public. Et les partenariats public-privé conduiront également à un résultat désastreux, comme l’a bien montré l’exemple catastrophique de la BnF. Le secteur public, tout comme le privé, est imprégné d’une logique propriétaire, qui le transforme en un danger mortel pour le domaine public lorsqu’il oublie le sens de sa mission.

Pour sortir de la spirale actuelle, il faudrait que les actes de numérisation eux-mêmes puissent être pris en charge par des structures dédiées à la production de biens communs de la connaissance. Certains envisagent la mise en place de Partenariats Public-Communspour remplacer les partenariats public-privé et il s’agit sans doute d’une idée féconde à creuser. Internet Archive prend déjà en charge une partie de la numérisation des oeuvres du domaine public, tout comme les communautés d’utilisateurs dans le cadre du projet Gutenberg ou de Wikisource transcrivent collaborativement les textes anciens. Mais les résultats atteints aujourd’hui correspondent seulement à une portion limitée, comparé à la masse des oeuvres du domaine public qu’il resterait à faire passer sous forme numérique.

Seul un passage à l’échelle de l’économie de la contribution permettrait à de tels partenariats Public-Communs d’émerger, mais on voit mal comment cela pourrait être possible sans l’avènement d’un revenu de base.

Domaine public et revenu de base : deux exemples de recoupements

Deux exemples récents semblent assez révélateurs des limites du système actuel et de la nécessité de coupler le combat pour la défense du domaine public à celui en faveur du revenu de base.

Le mois dernier, la fondation Internet Archive a par exemple annoncé qu’elle allait désormais rémunérer certains de ses employés en BitCoins et l’organisation a appelé à ce qu’on lui verse des dons dans cette monnaie alternative. Cette évolution est très intéressante, car elle montre comment une structure tournée vers la gestion d’un bien commun numérique peut tirer partie d’un système de monnaie  décentralisée comme Bitcoin.

Bitcoin constitue un dispositif de création monétaire en P2P qui montre qu’une monnaie peut émerger en dehors de l’action des Etats. Acceptée par WordPress et même par des marchands de pizzas,  elle peut être vue comme une brique intéressante pour bâtir uneéconomie des biens communs.  Mais beaucoup d’observateurs, dont Stéphane Laborde et Stanislas Jourdan que j’ai déjà cités plus haut, mettent en garde contre le fait que le projet BitCoin possède beaucoup de défauts et n’est qu’une sorte de succédané à un revenu de base, qui ne peut être assis que sur une monnaie libre. Pour un acteur comme Internet Archive, BitCoin peut constituer temporairement un appoint en complément des dons classiques qu’il reçoit. Mais fondamentalement, une telle structure aurait bien plus intérêt à ce qu’un revenu de base soit instauré.

Un autre exemple tiré de l’actualité récente met en lumière également le lien entre le domaine public et le revenu de base. L’Open Knowledge Foundation a lancé en 2011 un  projet excellent intitulé The Public Domain Review. Il s’agit de favoriser la redécouverte de trésors du passé numérisés, par le biais d’articles de présentation. Cette démarche de médiation est cruciale pour faire en sorte de replacer les oeuvres du domaine public sous les feux de l’attention, en les réinjectant dans les flux et les réseaux. De ce point de vue, le travail accompli par The Public Domain Review est remarquable, mais il n’est bien sûr pas gratuit et l’initiative n’a pu se lancer que grâce au financement initial par une fondation.

Arrivé au bout de ce premier apport, The Public Domain Review est contraint de lancer un crowdfunding pour pouvoir continuer à exister. Le site a besoin de 20 000 dollars pour tenir jusqu’en 2014 et il fait appel à la générosité des internautes pour pouvoir rassembler cette somme. Sans doute, The Public Domain Review va-t-il réussir à atteindre cet objectif, mais comme le dit plus haut Thierry Crouzet, le crowdfunding n’est pas une solution miracle. Dans une société sans revenu de base, il ne peut avoir qu’un impact marginal, puisque les capacités de financement des individus restent toujours limitées par la rareté de la monnaie.

Le travail d’éditorialisation accompli par The Public Domain review est intéressant, mais il ne représente qu’une goutte d’eau par rapport à l’océan des oeuvres du domaine public qu’il faudrait mettre en valeur. Si le revenu de base existait, les individus disposeraient d’une marge de manoeuvre beaucoup plus grande pour financer de tels projets par le biais du crowdfunding ou pour y contribuer directement en donnant de leur temps. Sans cela, l’action n’est-t-elle pas condamnée à rester symbolique ?

Extension du domaine de la lutte

Cette réflexion sur les liens entre le revenu de base et le domaine public me paraît fondamentale.

Jusqu’à présent, je me suis battu pour le domaine public essentiellement sur un plan légal. J’ai proposé en ce sens une Loi pour le Domaine Public, qui aurait pour effet d’empêcher que des enclosures ne soient posées sur ce bien commun de la connaissance. Une telle réforme aurait à n’en pas douter un effet bénéfique de protection, mais il est clair que ce combat ne peut se limiter au seul terrain du droit et qu’il faut le croiser avec d’autres, pour qu’émergent les conditions de possibilités d’un passage à l’échelle de l’économie collaborative.

Récemment, j’ai participé à un atelier organisé par Hack Your Phd et Without Model autour du thème « Quel modèle économique pour une bibliothèque libre et ouverte ? ». L’exercice était intéressant, mais il a surtout montré deux choses. Si l’on veut que le résultat de la numérisation reste bien libre et ouvert, en respectant l’intégrité du domaine public, il faut que les Etats en assument le financement sans demander de contreparties, ce qui est problématique dans le contexte actuel. L’autre voie consiste à faire appel aux contributions volontaires, mais en l’état, elles paraissent insuffisantes au regard de la tâche immense à accomplir. La Bibliothèque libre et ouverte se heurte à une impasse.

Jusqu’à présent, je restai assez dubitatif concernant l’idée d’un revenu de base, car je pensais qu’il fallait nécessairement que ce soit les Etats qui le mettent en place, et les chances qu’un tel projet soit voté me paraissaient infimes. Une initiative citoyenne européenne en faveur du revenu de base a cependant été lancée en janvier 2012 et elle vient de recevoir le feu vert de la Commission européenne pour récolter un million de signatures.

Mais l’exemple de BitCoin prouve que les Etats peuvent en fait être contournés, par l’émergence d’une monnaie complètement décentralisée et créée entre pairs. Stéphane Laborde a lancé un projet nommé OpenUDC, qui permettrait de mettre en place un dividende universel sur la base d’une monnaie véritablement libre.

Pas de revenu de base sans domaine public, mais pas de domaine public sans revenu de base. C’est la conclusion à laquelle j’arrive et il est sans doute temps d’étendre le domaine de la lutte…

>>> Source : http://scinfolex.wordpress.com/2013/03/09/du-domaine-public-comme-fondement-du-revenu-de-base-et-reciproquement/
>>> Licence :  Public Domain CC0

Le Conseil de l’Europe ouvre le débat sur le revenu de base

Le Conseil de l’Europe ouvre le débat sur le revenu de base

Fin février, le Conseil de l’Europe organisait une grande conférence sur le thème « Pauvreté et Inégalités dans les pays des droits humains : le paradoxe des démocraties ». Rassemblant plus de 400 personnes de 55 pays différents pendant deux jours, le programme a octroyé une belle place à l’idée du revenu de base inconditionnel. Tentative de synthèse.

Il faut bien l’admettre : nous étions sceptiques en arrivant dans le quartier européen de Strasbourg. Invités par le Conseil de l’Europe à discuter de pauvreté et d’inégalités, comment ne pas craindre de participer à une énième conférence sur la pauvreté où la solution phare du revenu de base serait encore une fois passablement éludée ? Nous avons eu plaisir à nous tromper : le revenu de base était bien au programme, et pas qu’un peu.

« Déstigmatiser les politiques de lutte contre la pauvreté, c’est notre message aujourd’hui »

Dès les premières minutes de son allocution d’ouverture, la grande organisatrice de l’événement, Gilda Farrell, mettait les pieds dans le plat :

Comment pouvons nous envisager une sortie à cette situation s’il n’y a pas de discussions entre nous sur l’allocation universelle, le salaire minimum garanti ou d’autres mesures à imaginer ensemble pour éviter les stigmatisations et activer le potentiel créatif de chacun ?

Ancienne commissaire européenne, et chef de la Division pour le développement de la cohésion sociale du Conseil de l’Europe, c’est Gilda Farrell qui a tout fait pour que le revenu de base sorte du milieu académique et fasse partie des thèmes phares de cette conférence. Plus de deux ans de préparation pour réunir politiques, économistes, ONG, activistes et pour mettre en avant les sujets des biens communs, du gaspillage et du revenu de base dans le débat public. Un soutien de poids qui explique probablement pourquoi des avocats phares du revenu de base faisaient partie des intervenants à la tribune de cette conférence : Guy Standing, Louise Haagh, Yannick Vanderborght, Jean-Paul Brasseur du mouvement belge Vivant, ou encore Magdalena Sepulveda (la fameuse rapporteur de l’ONU qui a récemmentpressé le gouvernement namibien de remettre à jour l’idée d’un revenu de base national).

Gilda Farrell a même eu la gentillesse de nous accorder une interview vidéo :

Une proposition officielle du Conseil de l’Europe

Cette bonne volonté affichée des membres du Conseil de l’Europe ne sont pas que des mots lâchés en l’air. Elle est gravée dans le marbre du « guide méthodologique » produit par le Conseil de l’Europe et distribué en version provisoire aux participants. Ce document de 200 pages accorde une double page au revenu de base dont voici un extrait :

L’instauration d’un revenu de base – réclamée aujourd’hui par de nombreux jeunes européens y compris les jeunes diplômés, afin de pouvoir se consacrer à des activités citoyennes et faire face à la précarisation des conditions de travail – permet d’avoir accès à un revenu autorisant une vie digne même lorsque l’on perd son emploi ou traverse une période difficile, sans devoir patienter plusieurs mois avant de toucher une première allocation ni avoir à supporter des procédures longues ou des traitements humiliants.

Le document ne s’avance pas sur des modalités d’application particulière d’un revenu de base, mais avance que « le revenu de base [versé] en espèce doit être combiné avec un revenu de base en nature« . Il fait également référence à une résolution de 2010 du parlement européen demandant l’étude de la faisabilité d’un revenu de base inconditionnel en Europe, ainsi que la proposition de mise en place d’un « eurodividende » par Philippe Van Parijs.

Guy Standing : « le monde change »

La première matinée a ainsi été marquée par une percutante intervention de Guy Standing (voir la vidéo ici), en grande forme comme à son habitude. Co-fondateur du Basic Income Earth Network (BIEN) et auteur d’un ouvrage phare Le Précariat, Standing a dénoncé les politiques des 30 dernières années, non pas en raison de la dérégulation des marchés mais surtout, de la rerégulation des politiques sociales, qui sont toujours plus sévères à l’encontre des personnes précaires, allant selon ses mots jusqu’à « indiquer aux gens comment se comporter ou ne pas se comporter », et dressant  des barrières toujours plus infranchissables autour de l’accès aux aides sociales. Évidemment, Guy Standing en appelle à un revenu de base comme un droit fondamental.

Revenu minimum ou revenu de base ?

Deuxième jour, et Louise Haagh, autre intervenante très remarquée en session plénière (voir la vidéo ici), affirme à son tour la nécessité d’un revenu de base pour garantir les droits fondamentaux. L’universitaire, professeur à l’université de Cork (Angleterre), a également expliqué le lien entre revenu de base et biens communs : avec un revenu de base, les citoyens seront moins apeurés, penseront différemment, et cela favorisera les initiatives visant à protéger les biens communs.

Plus tard dans la matinée, et tandis que Stanislas était sur le plateau de la chaîne de télé locale Alsace 20 pour parler de notre initiative citoyenne européenne, un atelier avec pour thème « Le revenu de base et l’accès à des ressources financières » réunissait un panel de spécialistes dont Jean-Paul Brasseur du mouvement Vivant Europe, qui défend le revenu de base en Belgique et au sein de l’ICE, Hugo Mattei, professeur de droit international et comparatif, Bernard Bayot, président de l’European Financial Inclusion Network, Yannick Vanderborght, membre du comité exécutif du BIEN, et James Henry, membre du Tax Justice Network.

Ce dernier a démontré de manière flagrante que ce ne sont pas les milliards qui manquent pour financer des politiques sociales, pour peu que l’on se donne les moyens de combattre l’évasion fiscale. Ensuite, alors que d’autres intervenants semblaient ignorer les principes d’universalité et d’inconditionnalité du revenu de base, Jean-Paul Brasseur a pu défendre largement tous les avantages du revenu de base dans un contexte de blocage du modèle socio-économique existant.

Maintenir le système actuel c’est préparer sa faillite.

— Jean-Paul Brasseur

Selon la vision du Mouvement Vivant, le revenu de base financé par TVA (pdf) permettrait consécutivement de relancer le marché de l’emploi par l’allègement des charges sur le travail, en réorganisant complètement le reste de la société : liberté d’entreprendre, stabilisation du pouvoir d’achat des peuples. Le revenu de base serait « une bonne mesure pour contrecarrer les cycles économiques » résume Jean-Paul Brasseur. Il termine son intervention en insistant sur l’inconditionnalité, en rappelant qui serait inconcevable d’en revenir aux méthodes du 19ème siècle – lorsque les dames patronnesses distribuaient la soupe populaire seulement aux ouvriers qui allaient à la messe …

Le revenu de base est l’une des propositions du Conseil de l’Europe pour faire face à la crise.

Malgré cet argumentaire percutant, une autre approche est souvent opposée au revenu de base : celle du revenu minimum. Souvent perçue comme moins « utopiste », la voie du revenu minimum est notamment défendue par le réseau anti-pauvreté EAPN. À la différence du revenu de base, le revenu minimum n’est pas inconditionnel. Il s’agirait en fait d’élargir le concept du RSA à l’ensemble de l’Europe en instaurant le revenu minimum à 60 % du revenu médian de chaque pays.

Dans la mesure où certains pays comme la Grèce, la Hongrie ou l’Italie n’ont pas de revenu minimum, cette voie est souvent perçue comme plus urgente et réaliste pour soulager  la situation de nombreuses personnes à court terme.

Au final, il émerge des discussions que les deux approches vont dans le même sens : le revenu minimum est une approche davantage court-termiste tandis que le revenu de base est l’ambition de long terme partagée par beaucoup. L’ensemble des intervenants a souligné que l’accès direct à des ressources financières était le meilleur moyen de résoudre les problèmes d’inclusion, de respect des droits et de pauvreté. Des mots même de Fintan Farrell, directeur de l’EAPN, il faut faire « front commun entre revenu de base, revenu minimum et salaire minimum ». Des conclusions que Yannick Vanderborght a assez bien résumées lors de la séance plénière de clôture (23ème minute) :

Le revenu de base continue certes à être perçu pour beaucoup comme une idée très radicale, voire utopiste. Malgré tout, le fait qu’une institution comme le Conseil de l’Europe prenne au sérieux cette proposition est un signe encourageant. Comme le disait Guy Standing en conclusion de son intervention en plénière : « Avant les gens nous riaient au nez, mais maintenant le monde change ».

>>> Auteurs : Stanislas Jourdan, Damien Vasse, Carole Fabre, David Feltz

Le privilège de la création monétaire

Le privilège de la création monétaire

Le problème fondamental des monnaies centrales qui sont créées par l’émission de dettes est le privilège de la création monétaire donné exclusivement à des banques, organisées en cartel autour d’une banque centrale.

Création monétaire par la dette
Création monétaire exclusive par la dette: l’économie au service des banques

Une banque privée, lorsqu’elle vous accorde un prêt de 100 000 euros crée cette somme à partir de rien, dans son livre de comptes: ce qu’un prix Nobel d’économie comme Maurice Allais a appelé la magie du crédit. La banque inscrit 10 000 euros sur votre compte qui est la colonne “passif” de la banque. Elle inscrit aussi 10 000 euros dans la colonne “actif” de son bilan comptable car vous lui devez maintenant 10 000 euros sous forme de prêt (sans compter les intérêts). Son bilan reste équilibré: le tour est joué ! Les remboursements qu’elle reçoit au titre du prêt viennent en déduction graduelle de la création monétaire initiale.

Il y a bien sûr des limites dites “prudentielles” à cette création monétaire “ex nihilo” qui sont normalement imposées par la banque centrale pour éviter que trop de monnaie circule ce qui aurait pour effet de provoquer une inflation des prix. En gros, on impose à la banque de ne pas créer plus de 25 fois ses propres réserves de monnaie.

On voit bien que, sans cette limite, les prêts seraient de plus en plus hasardeux, de moins en moins remboursés et qu’ainsi la monnaie centrale en circulation seraient dévaluée: elle apparaitrait pour ce qu’elle est vraiment c’est à dire une monnaie fictive dont la création est réservée à un lobby bancaire qui a mis l’économie en coupe réglée à son seul profit. Les banques sont d’ailleurs le seules sociétés privées aujourd’hui à pouvoir pratiquer le “mécénat” ou l’auto-promotion télévisée.

Le probème n’est pas tant la création de monnaie par la dette que l’attribution de ce seigneuriage aux seules banques: pourquoi est ce que chacun ne pourrait pas, au moins une fois dans sa vie, créer une dette pour réaliser son projet ? Si le sujet n’est même pas débattu c’est que les tenants du vrai pouvoir ne veulent pas d’un débat aussi dévastateur pour leurs privilèges. Le bénéfice économique serait pourtant considérable car les énergies et les talents sont aujourd’hui bridés par le carcan d’un système monétaire unique et obsolète.

Avec Bitcoin, la création monétaire se fait dans une transaction particulière dite “transaction de génération” qui figure en haut de chaque nouveau bloc de transactions validées par le réseau. 50 nouveaux Bitcoins sont donc créés à chaque nouveau bloc inscrit dans l’historique partagé des transactions bitcoin. Le “privilège ” de mettre à jour l’historique et de recevoir ces 50 bitcoins s’obtient par un tirage au sort mathématiquement vérifiable entre tous ceux qui participent à la validation des transaction bitcoins. Plus la contribution en puissance de calcul est grande plus les chances de gagner sont élevées. Il y a là une démocratisation du privilège de création monétaire qui devient accessible, au prix d’un équipement informatique, à un nombre de participants beaucoup plus large qu’avec une monnaie centrale.

Selon le protocole Bitcoin, l’historique des transactions est mis à jour par un nouveau bloc de transactions, périodiquement, toutes les 10 minutes en moyenne. Initialement fixé à 50 bitcoins par bloc, le montant des transactions de génération sera divisé par deux, périodiquement, tous les 210 000 blocs, c’est à dire tous les quatre ans environ. Il passera ainsi de 50 à 25 bitcoins en décembre 2012. On obtient ainsi pour représenter la création monétaire bitcoin une courbe asymptotique, d’allure logarithmique, avec une asymptote à 21 million.
Si la quantité de bitcoins créés dans chaque nouveau bloc est divisée par deux tous les 210 000 blocs et si la valeur initiale de la récompense a été fixée à 50 bitcoins, la quantité Qn de bitcoins créée au bout de n  fois 210 000 blocs s’écrit:

Q= 210 000 x ( 50 + 50/2 + 50/4 +…50/2n-1)

= 210 000 x 50 x  (1 + 1/2 + 1/4 + ….+1/2n-1)

= 21 000 000 x (1 – 1/2n)

Le terme entre parenthèse s’appelle une série géométrique de raison 1/2 dont la valeur tend vers 1 par valeurs inférieures quand n tend vers l’infini. Ainsi Qn tend vers 21 millions par valeurs inférieures quand n tend vers l’infini.

Courbe création monétaire des bitcoins
Courbe de création monétaire des bitcoins

 

On aurait pu aussi imaginer une même asymptote avec une courbe en S telle que

P(t)= 1/(1+e-t).

Je reviendrai sur la création monétaire des bitcoins dans un prochain post.